Critique album : Ayumi Hamasaki – Love Songs

Précédemment dans Prison Break : Ayumi Hamasaki évite de justesse le recours à la prostitution qui la conduirait tout droit au mitard, survivant tant bien que mal à la chute inexorable de ses ventes de disques en entretenant la libido de ses fans sur twitter… avant de la doucher en y annonçant tout récemment son mariage (bien que j’ai encore un peu de mal à le croire); l’hydre H/L semble avoir enfin été mise à isolement, bien que l’une de ses têtes, Yuta Nakano, ait obtenu un régime de faveur avec une liberté surveillée; Tetsuya Komuro, que l’on croyait à la retraite, se fait coincer par la justice pour une sombre arnaque portant sur quelques centaines de millions de yens, mais est libéré de prison grâce à l’argent du patron d’avex, et se remet à composer à la chaîne pour rembourser ses dettes; enfin, l’auteur de ce blog mériterait l’enfermement pour toutes les pensées coupables qui l’assaillent depuis qu’il a écouté November pour la première fois, sur le nouvel album d’Ayu sorti il y a quelques jours. Parviendra-t-il à se contenir ? Pour connaître la suite de cette intrigue captivante, ne ratez pas le nouvel épisode !

(NB en passant : l’album est à -20% sur CDJapan pendant quelques jours, pour les amateurs !)

Ayumi Hamasaki - Love songs

Pour commencer, synthèse de remise en contexte qui m’évitera de trop me répéter : grand fan d’Ayu à la belle époque 1999-2004 (à l’exception de l’album RAINBOW, une erreur de parcours), je n’attends depuis quelques années plus rien d’autre de sa part qu’une bonne surprise de temps en temps. La dernière en date, c’était l’album NEXT LEVEL, avec une orientation un poil plus électro-dance qui collait bien au personnage et des compos relativement porteuses. Mais Rock’n'Roll Circus et son charisme de flageolet sur une assiette à sushi ont vite fait de refroidir mon enthousiasme, tant le CD était chiant, en dépit d’une qualité de production très au dessus de la moyenne. Là dessus, Ayu annonce donc ce nouvel album intitulé Love Songs, précédé de quelques singles qui ont vu l’irruption prévisible de Tetsuya Komuro dans la discographie de la chanteuse, un TK qui sera finalement à la manette sur l’ensemble des chansons inédites de cet opus.

L’ombre de Tetsuya Komuro

Pour tout dire, cet album est assez compliqué à aborder dans l’optique d’une critique qui se veut un minimum constructive. En cela que le disque est assez différent des opus précédents d’Ayu, plus empreint d’une direction artistique, plus homogène, plus qualitatif dans les ambitions… ce qui, soyons honnête, n’est pas une habitude chez la chanteuse qui a, c’est son rôle, toujours visé l’efficacité commerciale. Bien que les arrangements aient quasiment tous été confiés à des collaborateurs réguliers d’Ayu, l’identité sonore qui se dégage du disque transpire à 300% le TK spirit, ce qui en dit tout de même long sur le charisme, même résiduel, du producteur. Pour les plus jeunes d’entre vous, je rappelerai rapidement que Tetsuya Komuro est, n’ayons pas peur des mots, LE plus grand producteur de l’histoire de la pop japonaise, totalisant à lui seul des dizaines de millions de disques vendus. Il est notamment le principal artisan du succès phénoménal d’avex dans les années 90, carburant officiel voire partie prenante d’une batterie de groupes dance (TRF, globe…), et parrain artistique d’une tripotée d’idols (Ami Suzuki, hitomi, Tomomi Kahala…). Son plus grand succès, c’est bien sûr la mise sur orbite de Namie Amuro, dont il a écrit et composé les premiers albums, ceux qui lui ont valu le qualificatif de « Reine de la Jpop ». Et puis en marge de cette activité sur le devant de la scène, TK bénéficie également d’une réputation non négligeable sur la scène électronique internationale, qui lui ont valu des collaborations de prestige avec des artistes de renom comme Jean-Michel Jarre ou Push.

Il ne s’agit pas tout à fait de la première collaboration entre Ayumi Hamasaki et Tetsuya Komuro. Le producteur est en effet à l’origine de la chanson a song is born, qui avant de figurer sur un album d’Ayu était un duo entre la chanteuse et KEIKO du groupe globe, enregistré dans le cadre du projet caritatif song-nation suite aux attentats du 11 septembre 2001. A l’époque l’évènement était majeur, car Ayu était au top de sa popularité, TK commençait à peine à perdre de la vitesse, et surtout Ayu avait avoué être une fan de la première heure de KEIKO et considérer comme un immense honneur de pouvoir chanter avec elle, suscitant un intérêt tout particulier des fans comme des media. 9 ans après, les retrouvailles se font dans un contexte tout à fait différent, compte tenu des problèmes judiciaires de Komuro et de la popularité déclinante de la Jpop Queen, mais il est important de connaître ce background pour aborder ce nouvel album d’Ayu comme il faut.

Un album bourré de qualités techniques…

Ayumi Hamasaki - Love songs

Alors qu’en est-il ? Et bien premier bon point, l’album est donc très homogène dans sa conception, ce qui est assez agréable à entendre. Que ce soit sur le plan des compositions, de l’interprétation ou des paroles (qui parlent globalement d’amour, logique; dans un premier temps d’amour déçu, de frustrations et de regrets, avant de se charger d’espoir au fil des chansons, pour finir sur des textes plus positifs), il y a une colonne vertébrale qui maintient l’ensemble comme jamais ça n’a été le cas dans la discographie d’Ayu. En fait c’est surtout que cet album pourrait, à tout point de vue, être un album de globe : il n’y manquerait guère qu’un soupçon d’électronique en plus, et Marc Panther, dont on se passe volontiers. On retrouve ainsi certaines des marques de fabrique de Komuro : des phrases monocordes de notes construites sur une faible amplitude autour d’un accord de base, qui se répètent pour former des couplets entiers (Love Song, November, Last Angel, Do It Again, le refrain de crossroad); des fins de phrases ascendantes; des constructions avec ruptures de rythme, ponts en plusieurs temps entre couplets et refrains, parfois même absence de refrains; des arrangements qui mêlent composantes synthétiques avec guitare acoustique rythmique, envolées au piano et guitare électrique robotique (un mélange des genres qui semble être le nouveau gimmick du producteur)…

Plus étonnant, l’interprétation d’Ayu s’est également adaptée au travail de Komuro. D’une part, la chanteuse y assume un peu plus sa voix grave, et délaisse pour de bon ses aigus nasillards pour aller chercher des syllabes gutturales au fin fond de sa gorge (j’en connais qui ironiseraient sur ce qu’on pourrait y trouver, mais bon, ce serait trop facile). Mais surtout d’autre part, la fan de KEIKO qui sommeille en elle s’est réveillée, et on a fréquemment l’impression qu’Ayu singe son idole. Le morceau le plus emblématique de la « globisation » d’Ayu est sans doute Love Song : non seulement la compo et les arrangements sont typiques (si l’on exclut les violons synthétiques chers à Yuta Nakano), mais les fins de phrases sur les couplets sont une succession de notes à peine tenues, légèrement décrochées puis interrompues de façon abrupte, un des principaux traits de la personnalité vocale de KEIKO. Quant à Last Angel, qui est en passant de très loin ma piste préférée sur le CD, que dire sinon qu’elle aurait parfaitement eu sa place sur un album de globe à l’époque de Many Classic Moments, Stop in the name of love, ou plus tardivement globe2 pop/rock, tant cette bombe synthétise le charisme et la richesse des productions à dominante electro-trance de Tetsuya Komuro, sublimées par une Ayu tout simplement parfaite. Par contre question : il sert à quoi CMJK aux arrangements sur ce titre ?

…mais pas toujours très convaincant pour autant

On l’a compris, cet album est franchement intéressant à décortiquer, avec des compositions variées, des arrangements tout aussi variés, et Ayu qui assume un peu plus son timbre sans trop chercher à se faire passer pour une chanteuse. En est-il bon pour autant ? Et bien c’est là que ça se corse. Car sur le plan individuel, en dehors du Last Angel cité ci-dessus, très peu de morceaux peuvent se prévaloir d’une réelle efficacité, très peu sont suffisamment marquants pour qu’on puisse affirmer assurément qu’on les ressortira spontanément de sa bibliothèque iTunes dans quelques mois (je ne parle bien sûr pas pour les fans qui consacrent 60% de leur temps d’écoute musicale à Ayumi Hamasaki…). Love Song est bien fichue, mais clairement, Ayu fait moins bien du KEIKO que KEIKO elle-même. crossroad n’est pas passionnante et dégouline de violons. MOON et blossom (qui ne sont pas signées TK) rappellent tout ce qu’on est bien content de ne pas retrouver tout au long du CD, à commencer par les clochettes et les synthés de H/L que Nakano a le malheur de recycler. Sending Mail était franchement prometteuse mais complètement gachée par son refrain bourrin et brouillon où tous les défauts de scansion d’Ayu sont magnifiés; même combat pour Do It Again où la compo plutôt bien orchestrée est anéantie par les 16 répétitions d’affilée de « Dance Dance Dance… » et autre « Sing Sing Sing Do it again », la patate chaude dans la bouche n’arrangeant rien. Like A Doll typique des derniers travaux de CMJK pour Ayu fait son office en piste de remplissage, mais ça ne va pas plus loin. Thank U en énième chanson de fin de concert avec ses innombrables lalala, ça va bien 2mn. Et puis la reprise live de TM Network s’avère complètement anecdotique. Bilan pas glorieux hein ? Reste donc Virgin Road,vraiment réussie dans le genre ballade fleuve, bien qu’on soit un peu lassé de la formule, et Sweet Season, qui change un peu grâce à l’intervention d’un autre roi de la pop japonaise en la personne de Noriyuki Makihara.

Et c’est donc là que vous allez me dire : mais tu as oublié November ! Et bien ma foi, je ferais mieux, sans quoi je pourrais rallonger cette chronique de deux bons paragraphes dédiés à cette seule chanson. Mais je vais faire un effort et faire court. November donc, une chanson qui aurait vraiment pu se prévaloir d’un intérêt artistique réel, avec une composition bien construite, originale, épique sans être grandiloquente, et une interprétation nuancée qui donne à Ayu l’occasion d’étaler une belle palette d’émotions. Sauf que. Sauf que sous couvert d’originalité CMJK a tout simplement maculé le morceau d’arrangements 100% synthétiques discount au possible, comme autant de déjections absolument ignobles jetées sur la bande orchestre de la chanson. Le comble du mauvais goût aurait pu être atteint avec ce nauséabond bandonéon bontempi (peut-être s’agit-il d’un melodica, auquel cas on criera encore un peu plus à l’hérésie pour une utilisation aussi lamentable de cet instrument); mais non, il a fait bien pire : des aboiements de chihuahua synthétiques qui ponctuent les couplets, à vomir, il n’y a pas d’autre mot. Je pourrais en faire trois tonnes, mais je crois qu’une image parlera bien mieux : allez faire un tour sur cet article Wikipedia, et le dégoût qu’il vous inspirera (du moins j’ose l’espérer) vous donnera une idée assez représentative de l’effet que m’a fait cette chanson. Rien à ajouter.

Conclusion : un album qui a l’énorme mérite de changer, d’afficher une ambition, de posséder une vraie personnalité, d’assumer l’âge de son interprète et d’augurer d’un potentiel d’évolution intéressant pour Ayu compte tenu du fait qu’elle ne pourra plus continuer à jouer les popstars pendant encore très longtemps. Tetsuya Komuro y réussit un comeback honorable sans faire du neuf avec du vieux, qui donne sacrément envie d’entendre de nouvelles chansons… de globe. Pas qu’Ayu fasse mal le travail, elle s’en tire même avec brio sur certains morceaux, mais dans le genre, KEIKO est bien meilleure chanteuse. En tout cas bien  meilleure interprète des compositions de son mari, ce qui me semble finalement assez cohérent. Quoi qu’il en soit, contrairement à Rock’n'Roll Circus qui manquait lui aussi d’efficacité, ce Love Songs n’est pas frustrant, et peut donc être qualifié de réussite. Qu’en restera-t-il dans 6 mois ? Peut-être pas grand chose, mais qu’importe : la relève est déjà sur les rails, puisqu’on nous a promis une salve d’albums de remixes très attendue pour 2011 !

Album disponible sur CDJapan et Yesasia

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