Coup de coeur : Naotarô Moriyama – Suteki na Something

Par un beau jour de décembre 2003, alors que j’épluchais les traditionnelles émissions TV de fin d’année, je fis ce qui constitue sans doute la plus belle découverte sur le tard de mon parcours d’observateur de la scène musicale japonaise. Un type à l’air aussi ahuri que solennel, armé d’une guitare, élevé sur un podium au milieu de la foule, allait littéralement bouleverser mon approche de la J-music. Sa guitare tout d’abord, il n’y toucha pas. C’est a capella qu’il entama le premier couplet-refrain d’une chanson intitulée Sakura, sortie en mars de la même année, et que je n’avais encore jamais entendue; chose pas si surprenante quand on sait le désintérêt total qui était le mien, comme celui de bon nombre de fans, pour les artistes solo masculins. Doté d’une voix impressionnante et bluffant de charisme et de théâtralité dans son interprétation, le chanteur imposa d’emblée un silence religieux dans la salle sur une composition particulièrement forte et des paroles terriblement émouvantes. Et tandis qu’il grattait sa guitare pour accompagner le second couplet, l’ambiance changea du tout au tout. L’artiste invita le public à chanter avec lui, et les milliers de spectateurs présents de s’exécuter, le sourire aux lèvres, comme ça, comme s’il s’agissait d’un tube légendaire dont le texte était gravé depuis toujours dans les os-mêmes de chacun d’entre eux. J’avais vraisemblablement séjourné sur Jupiter au cours des neuf derniers mois pour être passé à côté d’un tel phénomène, et surtout d’un tel talent. Son nom, j’allais le retenir sans aucun doute jusqu’à la fin de mes jours : Naotarô Moriyama.

Naotarô Moriyama - Suteki no SomethingNaotarô Moriyama a marqué comme peu d’autres mon paysage musical de la dernière décennie; et il est de très loin l’artiste au monde qui m’a tiré le plus de larmes. Il incarne, par ce qu’il dégage, la raison pour laquelle j’écoute de la musique japonaise plutôt que celle de tout autre pays. Pendant trois ou quatre ans, il n’y eut pas une sortie de l’artiste qui ne me ravit de bout en bout. Que ce soit sur support audio, lors de ses prestations TV ou lors de ses concerts, Moriyama possédait une faculté tout bonnement incroyable à instaurer un univers, à raconter une histoire, à communiquer des émotions, à vous prendre aux tripes. Ses chansons explorent une gamme variée de registres de la musique pop ou folk, avec des morceaux essentiellement acoustiques aux compositions porteuses d’un sens affuté de la mélodie et aux arrangements sobres mais chiadés. Parmi les bijoux de sa discographie, le joyeux Taiyou, le puissant Ikitoshi ikeru mono e, le larmoyant Koishikute, le déjanté Sukiyaki, l’émouvant Itoshi kimi e, ou encore le monument Toki no yukue ~Jo Haru no Sora~ parmi beaucoup, beaucoup d’autres. Ceux qui me lisaient sur mimu ont sans doute eu l’occasion de me voir me répandre en louanges à maintes reprises sur les différents CDs de l’artiste, et je crois pouvoir me vanter du fait que l’immense majorité des amateurs francophones de l’artiste aujourd’hui me doivent sa découverte.

Sauf que… les choses se sont gâtées. L’album Shokun!, sorti en 2008, m’a franchement laissé sur ma faim : je n’y ai rien trouvé de probant à me mettre sous la dent, rien qui ne soit à la hauteur de ne serait-ce qu’une seule des chansons précédentes. L’opus suivant, paru en 2010, pire encore : une succession de morceaux sobrissimes sinon pauvres, une collection de chansons à texte qui n’ont pas su me toucher et n’avaient aucun intérêt sur le plan musical. J’ai zappé le tout avec aigreur, tout comme la compilation de fonds de tiroirs Rare Tracks vol.1 éditée peu après. Et non sans une certaine tristesse, j’ai fini par faire une croix sur tout espoir de retrouver le Naotarô Moriyama inspiré que j’avais tant adulé quelques années plus tôt. Ce qui ne m’a évidemment pas empêché d’attendre avec une certaine curiosité son nouvel album, sorti en avril dernier pour célébrer le 10ème anniversaire de sa carrière en major, et qui est le sujet de cette chronique. Oui oui, j’y viens enfin !

Retour en grâce du poète disparu

Suteki na something est le titre de cet album, le 7ème album original de Naotarô Moriyama. Annoncé comme ambitieux et particulièrement bien rempli avec pas moins de 18 chansons sur la tracklist, le disque n’a évidemment pas brillé dans les charts : bien qu’il continue à bénéficier d’une certaine popularité et d’une réelle crédibilité, notamment en live, l’artiste reste pour beaucoup étiqueté comme le chanteur de Sakura, et ses ventes ont eu relativement vite fait de s’éroder, un peu comme celles d’Ayaka Hirahara pour lui trouver un parallèle féminin. Mais qu’importe. Parce que s’il est un enseignement à tirer de ce nouvel opus, c’est que Naotarô Moriyama n’a pas perdu sa magie. Oui, le disque est plutôt bon. Et il comporte de très bonnes choses. C’est indéniable, il y a un retour d’inspiration chez l’artiste et son brillant co-auteur Kaito Okachimachi. Et vous n’imaginez pas combien ça peut me faire plaisir !

Le CD, bourré de chansons aux dénominations improbables et parfois intraduisibles, s’ouvre sur un premier trésor : Yoosoroo, un titre hypnotique aux accents ethniques sur le thème du voyage, constitué d’une rengaine de cordes grattées sur tambours et autres percussions, où la voix de Naotarô se fait d’abord suave et résonnante, avant de s’évader vers les grands espaces sur les refrains. Un titre qui m’a fiché la chair de poule dès ses premières notes, et qui a la classe ultime de ne pas céder à la facilité de l’envolée lyrique : non, l’émotion y reste mesurée de bout en bout, avec un sens du dosage qui confère au sublime. Un peu plus loin, Hanketsu wo matsu jukeisha no you na hitomi de (Comme dans les yeux d’un prisonnier en attente de jugement) fait office de véritable OVNI. Un titre tout simplement brillant, bâti sur seulement quelques pincements de cordes de guitare blues sur lesquels Naotarô évoque la mort et la culpabilité avec une diction rapide dont il est coutumier. En milieu de disque enfin, le trio des bijoux de l’album est complété par le magnifique ORACION (prière), lequel applique lui aussi, à sa manière, la même recette : une boucle mélodique et rythmique (piano électrique, synthé et cymbale cette fois) déclinée sur plusieurs accords, une certaine douceur et gravité dans les couplets, et une montée progressive en puissance qui reste contenue sur les refrains, toute la subtilité étant là encore dans le dosage de l’émotion que l’artiste laisse passer. Je trouve en passant à cette dernière chanson un faux air de Polnareff à cette compo, ne me demandez pas pourquoi !

Dans une moindre mesure mais tout de même, HEPOTAIYA SONG séduit par la douceur et la finesse de sa boucle blues et ses arrangements planants, sur lesquels Naotarô promène sa voix tantôt de poitrine, tantôt de tête, avec une aisance qu’il est bon de retrouver. Le concept de la chanson est par ailleurs assez génial : les paroles reprennent en fait la première ligne d’une tripotée de chansons ultra-populaires de la culture pop japonaise, parmi lesquelles Sekai ni hitotsu dake no hana des SMAP ou Automatic de Hikaru Utada. FOLK wa boku ni yasashiku katarikaketekureru tomodachi (la folk est une ami dont le discours m’est si doux) évoquera aux connaisseurs Taiyou par ses faux airs de marche enjouée, sans en avoir tout à fait la jovialité, ni la portée rassembleuse; mais dans le genre histoire mise en musique, c’est sans aucun doute ce que l’artiste a fait de mieux depuis pas mal d’années ! La nostalgie et la douleur amoureuse de Ai no hiyu, toute en douceur et en mélancolie sur un accompagnement guitare et orchestre de cordes en arrière plan, reprennent des thèmes classiques dans la discographie du maître, avec peut-être moins d’efficacité, plus de sobriété dans le traitement, ce sur quoi j’avoue avoir un sentiment partagé entre la frustration et le respect d’une certaine forme de maturité.

Dans le registre de la chanson douce acoustique comme l’artiste en produit régulièrement, Kanashii hodo Picasso fait mouche grâce à sa mélodie de berceuse et son indéniable poésie. Otte oite kurenai ka charme aussi ar ses paroles contemplatives, au carrefour d’influences enka, blues, jazz et big bang, dont le mariage a été particulièrement travaillé. Fleurtant aussi avec l’enka, Mizubasho possède toutefois cette touche de modernité qui rend la chanson indescriptible, sinon de dire qu’elle sonne comme seul le Japon peut la faire sonner. Soshite Iniesta rend hommage au joueur de football espagnol homonyme et au FC Barcelone, dont Naotarô est fan devant l’éternel. Quant à FURA FURA, elle exprimera sans aucun doute tout son potentiel en live, pour son interprétation très joueuse et ses arrangements extravagants qu’on croirait tout droit sortis du Livre de la Jungle. Bref, difficile de revenir sur l’ensemble des morceaux de l’album, qui comporte bien sûr son lot de pistes de remplissage explorant divers territoires de la musique folk. Mais globalement, si le niveau est inégal, il n’y a rien de franchement à jeter.

Vous l’aurez compris, sans que l’on puisse dire qu’il s’agit de l’album du siècle, ni même du meilleur album de la discographie de Naotarô Moriyama, ce Suteki na something renoue avec une époque bénie d’une façon qui ne peut que me réjouir. Exit le côté monochrome et discount des sorties précédentes : on trouve ici des titres très variés, une très grande richesse instrumentale tant sur le plan quantitatif que dans l’exploitation qui en est faite, et une vraie recherche d’intelligence dans les concepts et les compositions. L’interprétation retrouve sa palette d’émotions très large, à ceci près que Naotarô semble avoir décidé de travailler sur l’équilibre, le dosage. Un choix qui donne peut-être une impression première de frustration, laquelle se dissipe le plus souvent avec les écoutes au fil que la profondeur et la subtilité des chansons concernées se révèlent, mais qui d’autres fois laisse clairement des regrets parce que le résultat final n’est pas à la hauteur de la portée qu’il aurait pu avoir avec un peu plus d’engagement, de volume. Globalement toutefois le compromis est plutôt bon, et l’album a l’avantage de faire honneur à l’univers et au talent de son auteur. A recommander sans hésiter à tous ceux qui cherchent à mettre un peu de fraîcheur et de profondeur dans leurs playlist, les autres ayant plutôt intérêt à commencer par se pencher sur les premiers opus de l’artiste !

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